trechos – 7

C’est la dépouille mortelle que Blanchot choisit comme forme exemplaire de l’image et de la fascination qu’elle génère6. L’image n’est pas seulement du côté de la vie, du monde partagé et rassurant du travail et de la connaissance, mais aussi du côté de la mort et de la résistance obstinée qu’elle oppose à toute maîtrise. Elle partage avec la mort ce double sens initial qui “fait que la mort est tantôt le travail de la vérité dans le monde, tantôt la perpétuité de ce qui ne supporte ni commencement ni fin”7. Comme l’image, ce qu’on appelle dépouille mortelle échappe aux catégories communes : le cadavre n’est ni le même que celui qui était en vie, ni un autre, ni une “chose”. L’étrangeté du cadavre met en cause en premier lieu la position, le lieu, la possibilité même d’un séjour : si dans l’opinion commune le cadavre devrait enfin avoir trouvé son lieu propre, en réalité la mort implique tout autre chose que le repos et l’immobilité. Le lieu de la dépouille est toujours en défaut, le cadavre manque à sa place ; il n’est plus “ici-bas” et pas encore dans un “là-haut”. Comme pour l’écriture, pour le rêve, comme pour tout ce qui relève du domaine dangereux de l’image, la manière d’être du cadavre (s’il est licite de parler d’être de l’image) n’est pas simplement de ne pas être. Le cadavre se situe dans l’entre-deux qui sépare et réunit la vie et la mort, l’ “ici-bas” et le “làhaut”, comme l’image occupe une place d’absence entre la réalité qu’elle est censée représenter et sa transposition dans l’imaginaire.Le cadavre double le vivant, il lui ressemble parfaitement sans pourtant lui ressembler, plus beau, plus colossal, plus imposant que lui. Face au cadavre on fait l’expérience limite de la ressemblance par excellence, ressemblance qui ne ressemble à rien. Dans la mort, le défunt n’accomplit pas son identité, ma sa complète ressemblance qui le prive de toute identité, le transforme en “quelqu’un, image insoutenable et figure de l’unique devant n’importe quoi”8.”Demeurer n’est pas accessible à celui qui meurt”9, l’image est sans repos, la ressemblance cadavérique est une hantise, un éternel recommencement qui attaque la possibilité même d’un séjour pour les survivants. “Finalement, un terme doit être mis à l’interminable : on ne cohabite pas avec les morts sous peine de voir ici s’effondrer dans l’insondable nulle part “10 : l’ “ici” rassurant du cimetière est un “nulle part”, une tentative de mettre un terme à l’interminable.

Déjà l’usage linguistique qui appelle “mortelle” la dépouille semble être une vaine tentative de vouloir arrêter cette dérive de la mort, de la confiner dans cette variante souvent oubliée du corps, soumise à une mortalité qui devrait rester étrangère aux vivants (qui préfèrent oublier leur mortalité fondamentale), comme au défunt (qu’on situe déjà implicitement dans une dimension d’immortalité). “


- Manola Antolioli, Images et mimésis dans l’oeuvre de

Maurice Blanchot

~ por espectral em Quarta-feira, Fevereiro 25, 2009.

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